Anne Marie Finné
Habiter le paysage par fragments

À première vue, les paysages d’Anne Marie Finné semblent familiers. Un chemin, une cascade, une prairie, quelques silhouettes discrètes. Pourtant, quelque chose résiste immédiatement à l’évidence. Les lieux ne sont pas tout à fait ceux que l’on croit reconnaître. Ils sont composés d’éléments réels mais déplacés, assemblés, réinventés. Chez la dessinatrice bruxelloise, le paysage devient moins un territoire à représenter qu’un espace à traverser : un monde lent, fragile et mystérieux où chaque fragment ouvre vers un autre.

Vue Générale XX (tondeuse) - 2023 - 50x70cm - Graphite sur papier © V.Everarts

Dessiner comme on entre dans un état

Lorsque l’on demande à Anne Marie Finné ce qu’elle est, la réponse arrive sans détour : dessinatrice. Une feuille, un crayon, du papier ; parfois du graphite, parfois du papier carbone, parfois même du cirage. Une économie de moyens qui n’a rien d’un refus ou d’une limitation, mais qui relève plutôt d’une fidélité au geste et à la matière.
Le dessin apparaît ici moins comme une technique que comme une manière particulière d’habiter le temps.
Anne Marie parle d’ailleurs moins d’images que
d’« état ». Lorsqu’elle commence un grand format, elle sait quand elle entre dans le dessin, mais ignore quand elle en sortira. Certaines œuvres prennent plusieurs semaines ; d’autres plusieurs mois. Elle compare volontiers cela à une longue randonnée : avancer sans connaître exactement la destination, accepter les détours, les découvertes et les accidents.
« Je pars sans idée préconçue », explique-t-elle.
Une phrase discrète qui semble traverser l’ensemble de sa pratique.

Des paysages qui n’existent pas — mais dont chaque fragment est réel

Ses paysages ne sont pas inventés au sens strict. Aucun élément n’est créé de toutes pièces.

Une série de cartes postales anciennes, un livre récupéré dans la famille, une photographie prise lors d’une promenade, une image retrouvée dans un ancien catalogue : tout peut devenir matériau.

L’Irlande peut rencontrer la Belgique. Une route du Vercors rejoindre une prairie observée ailleurs. Une barrière ouvrir vers un champ éloigné de plusieurs centaines de kilomètres d’une rivière qui lui est désormais associée.

« Tout est vrai ; c’est l’association qui crée un monde. »

Rien n’est fictif, mais rien n’est documentaire non plus.

À distance, tout paraît naturel. Puis quelque chose se dérègle.

Une proportion semble étrange. Une ombre part dans une autre direction. Un chemin paraît mener ailleurs.

Le regard commence alors à hésiter.

Fragments.4(petit.marin)
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Fragments.III(peniche)-
©Vincent-Everarts-004

Regarder lentement

Il existe une manière particulière de regarder les dessins d’Anne Marie.
D’abord une lecture globale : un paysage apparaît.
Puis progressivement une autre temporalité s’installe.
Le regard ralentit.
Une vieille chaise apparaît dans un coin. Une silhouette discrète surgit entre les lignes. Une clôture, une statue, une présence presque invisible se glisse dans l’image.
L’artiste raconte parfois s’arrêter volontairement devant son propre travail lors des expositions pour provoquer la curiosité des visiteurs. (Rire)

« Qu’est-ce qu’elle regarde ? »

Alors les gens s’approchent. Ils prennent le temps.
On pense presque à ces livres d’enfance où l’on cherchait un détail perdu dans l’image ; mais ici le jeu devient plus silencieux, plus contemplatif.
Le dessin réclame une attention lente dans un monde qui impose souvent l’immédiateté.

Il n’y a presque pas de ciel

Un détail revient rapidement lorsque l’on observe ses paysages : le ciel est presque absent. Ou plutôt, il refuse de fonctionner comme une simple zone vide.
Elle préfère les espaces traversés par des matières, des chemins, des végétaux ou des rochers. Parlant volontiers des sillons d’un champ ou des chemins agricoles comme d’une forme d’architecture.
Les lignes deviennent des trajectoires. Les chemins peuvent sortir de l’image. L’eau, en revanche, semble davantage retenue.
Chaque élément possède sa logique propre. Le paysage cesse d’être une simple représentation : il devient une circulation.

Vue Générale XXII (autocar) - 2024 - 50x70cm - Graphite sur papier
© V.Everarts

an abstract photo of a curved building with a blue sky in the background

Faire surgir la lumière

Dans ses séries de nocturnes au papier carbone, Anne Marie Finné inverse presque le geste du dessin. Là où le crayon ajoute habituellement de la matière, elle travaille ici par retrait.

Le noir devient une matrice première, une surface dense dans laquelle l’image semble déjà présente mais encore enfouie.

À l’aide d’une pointe métallique, elle gratte lentement la matière pour faire émerger des éclats lumineux, des feuillages, des traversées de lumière ou des percées dans l’obscurité. Inspirées notamment de paysages et de peintures anciennes, ces œuvres ne cherchent pas une reproduction fidèle. Elles se déplacent, se recadrent, se réinventent au cours du geste.

Le hasard intervient également dans le processus : le papier se froisse, se gondole, réagit à la pression. Des nuages peuvent apparaître sans avoir été dessinés ; une texture devenir un ciel ; une déformation produire une lumière inattendue.

Ces nocturnes semblent alors moins être des images construites que des paysages révélés — comme si la lumière avait toujours été là, attendant simplement d’apparaître.

Garder quelque chose vivant

Lorsque la question de la disparition surgit, Anne Marie Finné hésite. Elle ne se définit pas comme militante.
Et pourtant, difficile de ne pas voir dans ses paysages une attention particulière portée à des territoires ordinaires : chemins de campagne, mauvaises herbes, jardins, paysages proches.
Des lieux modestes. Des espaces traversés quotidiennement sans toujours être regardés.
Dessiner devient peut-être une manière discrète de préserver. Non pas figer le monde.
Mais lui offrir davantage de temps.
Ralentir ce qui passe.
Conserver ce qui risque de disparaître.

Continuer à déplacer les choses

Le plus surprenant est peut-être que cette œuvre, malgré sa cohérence, semble encore chercher.
Anne Marie Finné parle souvent d’expériences laissées « en jachère », de pistes abandonnées qui pourraient réapparaître plus tard.
Elle évoque aussi une envie plus secrète : aller vers quelque chose de plus étrange, de plus libre.
Comme si, derrière ces paysages calmes et patients, attendait encore un territoire qui n’a pas totalement montré son visage.
Peut-être est-ce cela qui rend son travail si vivant.
L’impression que chaque dessin n’est pas une destination.Seulement un passage.