Philippe Tasiaux
Le moissonneur
du visible
On pourrait croire que Philippe Tasiaux parle de paysage. En réalité, il parle du regard.
À travers des dispositifs simples, presque silencieux, il déplace notre manière de voir : ce que l’on pensait stable se transforme, ce que l’on croyait évident devient incertain. Chez lui, le paysage n’est jamais donné — il apparaît, disparaît, se recompose selon celui qui le regarde.
Rencontre avec un artiste pour qui voir est déjà une expérience.


Une difficulté fondatrice
Chez Philippe, tout commence par une histoire de regard.Pas une théorie. Pas un concept.
Une difficulté.
Très jeune, alors qu’il maîtrise déjà le dessin académique, il se retrouve face à un paysage… incapable de le représenter. Trop vaste, trop complexe, trop lumineux. Là où l’on pourrait s’acharner, lui choisit de déplacer le problème.
Changer d’outil.
Changer de méthode.
Changer de regard.
Formé à l’IATA Namur puis à La Cambre, Philippe Tasiaux développe progressivement une pratique singulière, à la croisée de l’art, de la topographie et de l’observation du territoire. Mais à l’écouter, rien n’est linéaire. Tout se construit par déplacements, essais, bifurcations.
Le paysage n’est pas stable
Très vite, il comprend que ce qui l’intéresse n’est pas tant le paysage en lui-même que la manière dont on le perçoit. Ce qui le traverse, ce sont les variations : un même lieu, vu depuis deux points différents, devient deux réalités distinctes.
Le paysage n’est pas stable.
Il dépend du regard.
C’est cette idée qui va structurer l’ensemble de son travail.
Des dispositifs pour voir
Pour la rendre visible, il invente des dispositifs. Caméra obscura, longues-vues, structures à miroirs, visioramas… Des outils parfois rudimentaires, mais toujours précis, qui permettent de cadrer, de filtrer, de superposer.
Voir devient une expérience.
Avec ses visioramas, par exemple, le spectateur observe un paysage réel à travers une surface sur laquelle viennent se poser des tracés, des couleurs, des repères historiques. Ce qu’il découvre n’est plus un simple décor, mais un territoire construit, transformé, traversé par des décisions humaines.
La moissonneuse comme origine
Dans son récit, un objet revient comme un point d’origine : une vieille moissonneuse-batteuse délaissée, laissée là. Une machine imposante, vidée de sa fonction, presque fantomatique. Il en fera des dessins, puis une maquette, avant de la reconstruire partiellement à une autre échelle.
Déjà, quelque chose se joue.
Regarder autrement un objet familier.
Le sortir de son usage.
Le transformer en forme.
Mais ce n’est qu’un début.








Lire le territoire
Car pour Philippe, rien n’est neutre dans ce que l’on voit.
Un bois conservé, une plaine défrichée, un cours d’eau détourné : chaque élément du paysage est le résultat d’un choix. Mais ces choix restent invisibles tant qu’on ne nous donne pas les clés pour les lire.
Son travail consiste précisément à rendre ces couches perceptibles.
Pas en expliquant.
En montrant.
Cette approche se nourrit aussi de références inattendues : des croquis militaires, des cartes anciennes, des relevés topographiques. Des documents conçus pour être fonctionnels, presque froids, mais qui révèlent, à force d’observation, une forme de beauté discrète.
Une beauté née de la contrainte.
Retrouver le plaisir
Une autre dimension traverse son discours : le plaisir.
Un plaisir presque enfantin, qu’il revendique sans détour. Celui de construire, de tester, de manipuler. Celui de retrouver, derrière la technicité, une forme de jeu. Il le dit simplement : dès que le travail devient trop complexe, trop conceptuel, le lien se rompt.
Avec lui-même.
Avec les autres.
Alors il revient à des formes plus directes, plus lisibles, plus vivantes.
Comme lorsqu’il réactive une moissonneuse-batteuse en installation interactive, invitant le public à la mettre en mouvement. Un geste à la fois ludique et profondément chargé de mémoire.






Entre deux mondes
Car au fond, son travail est aussi traversé par quelque chose de plus intime : un rapport au monde rural, à l’enfance, à la transmission. Sans nostalgie, mais avec une attention particulière à ce qui disparaît, se transforme, ou se déplace.
Aujourd’hui, Philippe Tasiaux se définit comme un artiste plasticien paysagiste. Une position à part, parfois difficile à situer, entre pratique artistique, analyse du territoire et dispositifs de médiation. Une position qui, comme il le souligne lui-même, échappe souvent aux catégories.
Et c’est peut-être là que réside sa force.



Actuellement, vous pouvez découvrir son travail dans l’exposition
D’après
Nature, 250 ans après la naissance de John Constable
au Pôle muséal Les Bateliers à Namur.

