Marjorie Devaux
Ce qui reste à voir

Pour elle, la photographie ne cherche pas à montrer davantage, mais à voir autrement ce qui est déjà là. Entre observation, attente et effacement, elle capte des fragments du quotidien et les déplace subtilement. Des images où l’ordinaire devient présence, et où le regard apprend à s’attarder.

Elle commence plutôt par une présence diffuse. Quelque chose qui était là depuis longtemps, sans encore porter de nom. Pendant des années, elle photographie sans forcément se penser photographe. Comme si l’œil avait précédé la conscience de ce qu’il savait déjà faire.

Elle raconte avoir longtemps cru qu’elle n’avait pas de compétence artistique. Enfant dynamique, sportive, tournée vers l’extérieur, elle ne se reconnaît pas dans l’image plus classique de l’artiste. Ce n’est que plus tard, en se mettant réellement à pratiquer, qu’elle comprend que ce regard existait déjà. Qu’il l’accompagnait depuis toujours.

Pour l’illustrer, elle évoque une photographie prise à l’âge de sept ans, sur une aire d’autoroute. Une image ancienne, presque anodine en apparence, mais dans laquelle elle reconnaît aujourd’hui quelque chose de déjà là : une attention aux formes, aux circulations, à une certaine mécanique du monde. Bien avant de se définir comme photographe, un rapport singulier au visible était déjà à l’œuvre.

L’ordinaire déplacé

Ce que Marjorie cherche n’est pas le spectaculaire. Ce qu’elle aime, ce sont des lieux ordinaires : une laverie, un espace urbain, une structure métallique. Des lieux communs, presque invisibles à force d’habitude.

Mais son travail consiste à les faire basculer.

Elle y cherche une tension, une lumière, une trace. Ce qui est là, sous nos yeux, mais n’apparaît vraiment qu’à partir du moment où quelqu’un décide de le regarder autrement.

Sa singularité se loge dans cette capacité à extraire du quotidien une forme de décalage.

C’est peut-être là que se loge sa singularité : dans cette capacité à extraire du quotidien une forme de décalage.

De modèle à photographe

Son parcours commence d’ailleurs de façon indirecte. C’est d’abord comme modèle qu’elle entre dans le monde de la photographie, invitée par un ami lié à un club photo. Le studio, la lumière, la présence devant l’objectif : c’est par ce biais qu’elle s’approche du médium. Puis vient le désir de passer de l’autre côté.

Elle achète un appareil, s’implique, apprend, rejoint un club, y prend des responsabilités. Mais au-delà de l’apprentissage technique, c’est surtout une relation au regard qui se construit. Être photographe, pour elle, ce n’est pas simplement produire des images : c’est développer une façon d’être au monde, une manière d’observer, de s’imprégner, de laisser remonter des choses vues parfois sans appareil.

La photographie relève chez elle autant de l’attention que du déclenchement.

Une photographie de l’imprégnation

Elle parle de la photographie comme d’une imprégnation. L’image ne se forme pas seulement dans l’instant, mais en amont, dans le temps long, dans les choses vues et absorbées.

Créer ne se limite pas au moment où l’œil se pose dans le viseur. Ses idées surgissent ailleurs, dans le quotidien.

La photographie devient alors moins une action qu’un état de disponibilité.

Disparaître pour mieux voir

Lorsqu’elle photographie des personnes, Marjorie cherche à s’effacer. Se fondre dans l’environnement jusqu’à devenir presque invisible.
C’est dans cet espace que les images adviennent.
Ce qu’elle capte n’est pas seulement une présence, mais une relation. Le photographe n’est jamais absent : il est dans la manière dont la scène a pu exister.
Une image dépend autant de ce qu’elle montre que de la place depuis laquelle elle est prise.

© Artephil - Philippe Michiels

Entre chasse et attente

Sa pratique oscille entre deux mouvements.
Parfois, elle cherche. D’autres fois, elle attend. Elle pose un cadre et laisse le monde y entrer.
Entre intention et hasard, elle maintient une ouverture qui garde la photographie vivante.

L’urbain et la matière

Au fil du temps, certains motifs s’imposent : le métal, l’urbain, les lieux en tension. Les espaces abandonnés aussi, longtemps explorés.
Même si elle s’en éloigne aujourd’hui, cette attirance demeure : un intérêt pour les structures, les traces, les cicatrices du réel.

Toutes les images ne
vivent pas de la même manière

Pour Marjorie, toutes les images ne peuvent pas être accrochées. Certaines plaisent, mais ne peuvent pas être vues chaque jour. D’autres s’imposent. Aimer une image ne suffit pas : il faut pouvoir vivre avec.
C’est aussi pour cela qu’elle continue d’imprimer. Pour donner aux images une présence réelle.

Photographier, c’est aussi se confronter à soi

Elle évoque une expérience où elle apparaît elle-même en photo. Une démarche difficile, presque thérapeutique.Passer de l’autre côté de l’objectif devient une manière de se confronter à son image, et de garder un lien avec celle qui regarde.

Une responsabilité du regard

À travers ses références, Marjorie interroge la photographie de reportage. Où se situe la limite entre nécessité et intrusion ? Elle parle de pudeur, de respect. Photographier n’est jamais neutre. C’est une position, une manière de se tenir face au monde.
Contre la facilité, une vision
À l’heure où tout le monde produit des images, Marjorie revient à l’essentiel : ce n’est pas l’appareil qui fait le photographe.
Ce qui compte, c’est la vision.
Rien ne remplace ce regard humain qui choisit, doute, attend.

Une manière d’être

Marjorie refuse de se figer dans une définition. Son travail se construit dans le mouvement.
Elle souhaite aujourd’hui aller plus loin dans ses idées, les développer, les concrétiser.
Car au fond, la photographie n’est pas seulement une pratique.
C’est une manière de voir.
Et une manière d’être présente au monde.

an abstract photo of a curved building with a blue sky in the background

Quand je photographie, j’essaie de disparaître pour laisser les choses exister.