Francesca Scarito
Habiter les métamorphoses

Chez Francesca Scarito, rien n’est véritablement immobile. Le pli devient mouvement, la pierre devient mémoire du temps, le paysage révèle des transformations presque invisibles. Entre reliure, recherche scientifique et attention portée au vivant, l’artiste bruxelloise développe une pratique qui invite moins à regarder qu’à apprendre à voir autrement.

Car le temps semble précisément être l’une des composantes invisibles qui traversent son travail.

Il habite ses plis, traverse ses paysages, affleure dans ses recherches autour de la pierre, de l’érosion, ou des transformations presque imperceptibles.

Regarder, chez elle, demande moins d’accumuler des certitudes que d’accepter une expérience : regarder les détails d’un monde qui ne cesse jamais tout à fait de se transformer.

Installée à Bruxelles, formée à l’ERG, Francesca Scarito construit depuis plusieurs années un langage plastique pluridisciplinaire où le livre d'artiste, le pli du papier, la peinture, le monotype et d'autres techniques utiles viennent dialoguer avec des paysages imaginaires.

Un fil rouge apparaît immédiatement :

Le mouvement.

Apprendre à ralentir

Certaines pratiques artistiques cherchent à saisir un monde régit par la vitesse. D’autres tentent plutôt de ralentir notre manière de le traverser. Le travail de Francesca Scarito appartient sans doute à cette seconde famille.

Rien, chez elle, ne semble véritablement figé. Les matières changent. Les paysages se déplacent lentement. Le regard lui-même transforme ce qu’il observe.

Chez Francesca Scarito, à travers le travail du pli, l’œuvre n’impose jamais une seule image : elle demande un déplacement, une disponibilité, un temps de présence afin de découvrir les différentes facettes.


Circuler dans l’image

Tout commence presque discrètement. La reliure conduit au papier. Le papier conduit au pli. Mais très vite, le pli cesse d’être une technique pour devenir une manière de penser l’image.

Le regardeur n’est plus immobile face à une surface, il doit marcher, se rapprocher, reculer, changer d’angle.

Les oeuvres plissées qu’elle développe dès les années 2000 demande de modifier notre manière frontale de regarder l’image. Une figure apparaît puis disparaît pour faire place à une autre.

" À travers ces dispositifs, Francesca Scarito ne travaille pas seulement la perception. Elle travaille le temps du regard."

À une époque saturée d’images qui se consomment dans la vitesse, ses oeuvres introduisent une résistance discrète.

Regarder demande du temps.


" Ce qui m’intéressait, c’était que l’œuvre n’était plus vue frontalement. "

Le temps des pierres

Au fil des années, son travail quitte progressivement le territoire du pli pour s’ouvrir à une thématique liée à l'environnement : le ciel, la glace, les minéraux, l’eau, les paysages.

Cette phrase résume presque une pensée entière.

Ce qui intéresse Francesca n’est pas le spectaculaire, mais les phénomènes invisibles : l’érosion, les transformations lentes, ces paysages qui changent sans que nous le remarquions, ces territoires qui ont survécu à nos aïeux et dont les temporalités dépassent largement l’échelle humaine.

Face à eux, notre présence passagère, fragile et nous renvoie à notre finitude.

Plutôt qu’un discours frontal sur les bouleversements environnementaux, Francesca préfère une autrevoie : attirer l’attention, créer une disponibilité, faire apparaître ce qui nous échappe.Son travail ne cherche pas à désigner. Il cherche davantage à rendre attentif. À déplacer légèrement notre manière d’habiter le monde. Plus lentement.

" Notre vie n’est qu’un battement de cils au regard des siècles de la roche "

Le monde comme expérience

La Patagonie. La Nouvelle-Zélande. La Laponie. Et bien d’autres territoires encore ont accompagné Francesca Scarito dans la construction de son regard et nourri progressivement son processus de création.Ces déplacements nourrissent sa pratique.

Le ciel, la roche, l’eau,
le froid, le temps

Peu à peu, ces présences deviennent moins des sujets que des partenaires de pensée. Elles accompagnent ses recherches autour du mouvement, de la transformation lente des matières, des phénomènes invisibles et de ces temporalités qui dépassent largement l’échelle humaine.

an abstract photo of a curved building with a blue sky in the background

Regarder avec la science

Depuis plusieurs années, la recherche scientifique accompagne également sa démarche : musées de minéralogie, rencontres avec des géologues, lectures, archives, ainsi qu’un dialogue actuel avec un climatologue.

L’art ne vient pas illustrer la science.

La science ne vient pas légitimer l’art.

Tous deux deviennent une manière commune d’interroger le monde et de le restituer sous une autre forme.

Ce qui demeure invisible

Francesca parle souvent du visible. Pourtant, son travail semble précisément orienté vers ce qui lui échappe : les transformations lentes, les liens invisibles, les multiples facettes d’un être, ou encore le mouvement latent contenu dans l’image fixe.

L’« entre-exister » apparaît alors comme l’un des fils discrets de sa démarche : une manière de penser le paysage, la matière et le vivant non comme des réalités distinctes, mais comme les manifestations d’une même trame relationnelle.

Ses oeuvres ne cherchent pas tant à représenter le monde qu’à rendre perceptibles les correlations, les métamorphoses interdépendantes des êtres, des temporalités de toutes les formes du vivant.

Rien n’existe seul.
Tout dialogue. Tout circule.
Tout change.

Et peut-être est-ce précisément ce que le travail de Francesca Scarito nous rappelle avec une discrète obstination : le monde se transforme constamment. Encore faut-il prendre le temps de le regarder.

PepperZine

Magazine dédié aux artistes émergents et autodidactes.

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