Gérald Dederen: L’art du feu, de la matière et de la mémoire vive.
Rencontre au cœur de l'atelier d'un sculpteur singulier qui, de la céramique de ses débuts aux corps calcinés de ses œuvres contemporaines, laisse parler le hasard et la mémoire intime du bois.
Par une après-midi d'échange au milieu des copeaux, des outils suspendus et des parfums de bois brûlé, Gérald Dederen se livre sans fard. Loin de l'intellectualisation rigide, cet artiste instinctif, qui a enseigné pendant près de quarante ans, nous ouvre les portes d'un univers plastique d'une cohérence rare, guidé par le respect absolu de la matière.




Des chemins de traverse à La Cambre
Rien ne prédestinait Gérald Dederen aux parcours académiques linéaires. En rupture avec le système scolaire traditionnel à l'adolescence, c’est à 17 ans, grâce à la confiance de ses parents, qu’il s'oriente vers l'artisanat. Ses premiers pas se font comme artisan potier. Sous l'aile d’une personne bienveillante, il façonne des objets usuels, avant de prendre la route en mobylette pour un circuit en Bourgogne, puis à La Borne, village réputé de la céramique française.
Chez le maître potier Pierre Mestre, il découvre la vie au sein d'une communauté internationale et l’exigence des cuissons de trois jours au feu de bois dans de gigantesques fours voûtés de 60 mètres cubes. Une expérience marquante.
De retour en Belgique, il franchit les portes de l’école de La Cambre à Bruxelles. Il choisit de rejoindre l’atelier de sculpture dirigé par Rick Poot. En parallèle, désireux d'approfondir les aspects techniques, le jeune étudiant suit des cours du soir au R.H.O.K chez Christian Nicaes une académie flamande, où il apprend le travail du métal et du bois. Pendant ses cinq années d'études à la Cambre, il explore une multitude de matériaux.


© D. Shestakov
La parenthèse cinématographique et l'école de la neutralité
Le diplôme en poche, la réalité matérielle s’avère rude. Gérald Dederen vit alors directement dans des ateliers successifs et s'immerge dans la scène effervescente du cinéma belge des années 80. Aide-décorateur, il se lie d’amitié avec le réalisateur Patrick Van Antwerpen, il se prête même au jeu d'acteur. Dans le long-métrage « Vivement ce soir », une comédie minimaliste et poétique rappelant le cinéma de Jacques Tati, il incarne un réassortisseur de supermarché.
Cette amitié va profondément influencer son approche de la sculpture. À l'image du regard sans jugement et purement constatatif que le film posait sur le quotidien, l'artiste développe un rapport d'une grande neutralité avec ses matériaux : « Au niveau du matériau, il y a de la mémoire. J'essaie de découvrir, de la manière la plus simple possible, ses possibilités par l’essai. »


Du réalisme au mythe de Daphné :
le retour à l'arbre
Le bois devient rapidement son médium de prédilection. D’abord abordé sous un angle académique et réaliste à travers le portrait, son travail glisse vers l'exploration des volumes et du matériau. Durant les années 80, il explore le mythe de Daphné — cette nymphe qui se métamorphose en arbre pour échapper à son bourreau. Des fragments de corps féminins s'extirpent de branches et de troncs naturels. Puis, vient l'époque des œuvres monumentales et des essences de bois exotiques. Dans son immense atelier de Saint-Gilles, qu'il occupera pendant 25 ans, Gérald dompte des pièces pesant jusqu'à deux ou trois tonnes.
La métamorphose par le feu : l'esthétique du brûlé
Au tournant des années 90, une interrogation sur la couleur naturelle du bois pousse l’artiste à utiliser le feu. Si le bois frais verni et le gris de l'oxydation extérieure sont des teintes classiques, le noir du brûlé lui offre une radicalité nouvelle. Il découvre également que la carbonisation superficielle protège la fibre des outrages du temps et des insectes, s'inscrivant ainsi dans la lignée des plasticiens de la nature.
Cependant, c'est au début des années 2000 que sa technique de calcination prend un tournant viscéral. Devant quitter son atelier de Saint-Gilles, l'artiste vit ce déménagement difficilement. Au milieu des cartons, il s'empare de boîtes en bois et les consument au chalumeau.
Gérald Dederen travaille avec une minutie d'orfèvre. à l’aide de cet outil, il crée une braise qu'il alimente patiemment en air à l'aide d'un compresseur. C’est la lenteur extrême de ce processus qui force la fibre ligneuse à se rétracter et à se tordre de façon imprévisible, donnant naissance à des structures minimalistes, déformées et fascinantes.




« C’était un phénomène de deuil et de renaissance. C’est vraiment dans le "faire" que les choses apparaissent, pas dans l'intellectualisation préalable. »
© Vincent-Everarts
Seconde vie et gommage de la fonction
Aujourd'hui, l'univers de Gérald continue de se réinventer. L'artiste arpente les brocantes et les marchés aux puces à la recherche d’artefacts en bois.
Il intervient sur ces pièces, les coupe, les retaille pour en effacer l'illusion de fonctionnalité origi- nelle, puis les passe au feu pour uni- fier son geste à la matière première. « Ce n'est pas du tout une négation du premier élément », insiste-t-il, « c’est plutôt une seconde vie, une forme de renaissance autrement. »
Cette quête du hasard et de la plasticité brute se décline également sur papier. Ses dessins vibrants au fusain ou à la mine de plomb, réalisés sur un papier si fin qu’il ondule sous le trait, entrent en parfaite résonance tridimensionnelle avec ses bois calcinés.


Transmettre
Impossible d'évoquer Gérald Dederen sans parler de sa pratique pédagogique. Pendant près de 40 ans il a enseigné la sculpture à l’académie de Watermael-Boitsfort. Enseignement basé sur la diversité des techniques, des regards et approches en fonction des personnalités de chacun : création d'une bibliothèque d'atelier, débats et exposés des élèves autour de la sculpture contemporaine réalisés par les élèves.
Toujours en mouvement, après une exposition à L’atelier 34 ZERO, à la IN-GATE Gallery à Bruxelles et une participation à l’exposition "Chrysalis » au Bps22 à Charleroi, le sculpteur prépare actuellement ses prochains rendez-vous avec le public, notamment une exposition collective en septembre prochain à Liège, à la galerie Quai 4, qui célèbrera son douzième anniversaire. Une occasion idéale pour plonger, les yeux grands ouverts, dans le noir incandescent de ses créations.