Bénédicte Devin : Le corps, cette autre voix.

Vocaliste, plasticienne, performeuse ? Bénédicte Davin échappe volontiers aux catégories. Son territoire se situe quelque part entre le corps, la voix, le jeu, les arts plastiques et cette matière étrange que deviennent les mots lorsqu’on cesse de leur demander de signifier quelque chose. Rencontre avec une artiste pour qui la performance est autant un langage qu’une nécessité.

La question paraît simple. Elle l’est beaucoup moins lorsqu’elle s’adresse à une artiste dont le travail refuse précisément de rester dans une case.

Le mot lui convient parce qu’il lui permet de rassembler plusieurs dimensions d’un même travail. Chez Bénédicte Davin, il est question d’une « symbiose du corps, de la voix et du jeu ». Pas exactement du théâtre, pas seulement du chant, pas tout à fait de la performance telle qu’on pourrait se la représenter. Elle construit des situations, des mises en espace, des moments vocalisés ou silencieux.

Cette difficulté à la définir ne date pas d’hier. Elle raconte qu’on s’est longtemps demandé où la placer : théâtre, chant, performance ? « En fait, je fais un mix de tout ça. » Un mélange susceptible de désarçonner même ceux qui connaissent ces disciplines.

« Qui es-tu, Bénédicte ? »

Faire du mot une matière

Formée aux arts plastiques avant de poursuivre un parcours vocal et musical, notamment au Conservatoire de Liège, Bénédicte s’est nourrie des avant-gardes du XXe siècle. Dadaïsme, futurisme, mais aussi l’univers de Kurt Schwitters et de son Ursonate ont profondément marqué son rapport à la voix. [https://www.youtube.com/watch?v=1qLKu3R8no4]
Ce qui la fascine, c’est notamment cette possibilité de débarrasser le mot de son obligation de signifier.

Elle le répète, le déforme, le déconstruit et le reconstruit. Un mot peut alors être envisagé pour sa musicalité avant de l’être pour son sens.

Même l’accident devient matériau.

Un couac, un décrochage de la voix, un bégaiement : ce qui pourrait être considéré comme une erreur peut devenir le point de départ d’une composition. Bénédicte Davin aime ces « accidents de parcours ». Elle les saisit, les travaille, leur donne un rythme, puis les structure.
Car il ne faudrait surtout pas confondre son travail avec une improvisation permanente.
Ses performances sont construites. Une part de liberté peut subsister à l'intérieur de cette architecture, mais le public ne détermine pas le déroulement de ce qui se passe sur scène.

« Je pétris la matière et puis après je structure. »

Le corps parle

La voix n’est pourtant jamais seule.

« Le corps, c’est un langage en soi. »

Chez elle, il peut prolonger le vocal, le contredire, lui répondre. Il agit comme un contrepoint et, surtout, « il peut parler sans les mots ».

Cette place accordée au corps devient particulièrement visible lorsqu’elle évoque une performance réalisée avec Anne Liebhaberg. À partir d’un espace fait de briques, d’angles et d’un abri, Bénédicte choisit la lenteur. Elle cherche un équilibre entre tension et fluidité et laisse progressivement apparaître une métamorphose : le corps semble passer de l’organique au végétal, puis au minéral.

L’abri devient alors, dans son imaginaire, « l’antichambre du cerveau » : le lieu de la mémoire, du rêve, des attentes et des peurs. Un voile peut devenir membrane protectrice. Des gestes répétés peuvent renvoyer à l’enfance. Et le spectateur, lui, peut y voir encore autre chose.

C’est peut-être là que se trouve l’une des clés de son travail.

Bénédicte Davin doit d’abord trouver son sens. Il faut une cohérence intérieure à la performance. Mais une fois celle-ci offerte au public, elle accepte qu’elle lui échappe. Le spectateur peut y projeter son propre imaginaire et repartir avec une interprétation différente de celle de l’artiste.

© Nicolas Debuyst

Dada, futurisme et liberté

Les avant-gardes occupent naturellement une place importante dans cette recherche.

Dans Quoi qu’ils disent, créé avec Alain Wathieu en 2019, Bénédicte Davin met notamment en parallèle le dadaïsme, le futurisme italien et le mouvement Merz de Kurt Schwitters. Ces mouvements ne partagent pas nécessairement la même philosophie, souligne-t-elle, mais ils peuvent se rencontrer dans leur manière d’aborder le mot, le rythme et la forme.

Face à certaines partitions futuristes, une liberté considérable s’offre à l’interprète. À Bénédicte alors d’imaginer comment faire sonner ces signes, ces typographies, ces indications.

Elle compose vocalement à partir de ce matériau et le retranscrit ensuite à sa manière. Tout reste à inventer, mais pas arbitrairement : « Il fallait que ce soit cohérent pour moi. »

La boucle avec les arts plastiques se referme ainsi naturellement.

Après avoir abandonné le dessin pendant plusieurs années, elle explique l’avoir retrouvé par l’intermédiaire de ses compositions et de ses retranscriptions graphiques. Chez elle, une performance vocale peut ainsi devenir dessin, partition, trace.

Toucher plutôt qu’expliquer

Reste une question essentielle : pourquoi faire tout cela ?
Pourquoi monter sur scène, transformer sa voix, mettre son corps en jeu, déconstruire les mots et fabriquer ces univers singuliers ?
Sa réponse est d’une simplicité désarmante :
"J'en ai besoin."

Elle aime ce qu’elle fait et elle aime communiquer. La scène n’apparaît donc pas seulement comme un espace de représentation, mais comme un endroit nécessaire.
Et lorsqu’on lui demande ce qu’elle espère provoquer chez ceux qui assistent à ses performances, sa réponse est tout aussi immédiate :
« Les toucher. »

Elle ne veut pas produire une musique qui resterait enfermée dans une lecture exclusivement cérébrale. Elle veut accrocher le spectateur, « toucher des gens aux tripes ». Après cela, chacun est libre. Libre de comprendre, d’imaginer, de recevoir et de repartir avec ce qu’il veut.

C’est sans doute la meilleure porte d’entrée dans l’univers de Bénédicte Davin.

Il n’est peut-être pas nécessaire de connaître Dada, le futurisme, John Cage, Luciano Berio ou Schwitters avant d'assister à l'une de ses performances. On peut venir en néophyte, accepter de ne pas tout identifier et regarder ce qui arrive lorsque le mot cesse d’être seulement un mot, lorsque le son devient matière et lorsque le corps commence lui aussi à parler.

Car derrière l’expérimentation, la recherche et les références, Bénédicte Davin poursuit finalement quelque chose de beaucoup plus élémentaire : établir une communication.

Et toucher.

Kurt Schwitters,
Die Scheuche, 1925, Merz 14/15 — Wikimedia Commons, domaine public.

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