Il peint des paysages qui n’existent nulle part. Nourris de souvenirs, de voyages et d’imaginaire, ses horizons racontent la nature, le silence et ce besoin essentiel de respirer. Rencontre avec un paysagiste qui se définit lui-même comme un « voyageur immobile ».


Pierre Debatty : Le voyageur immobile
Il y a des artistes qui parcourent le monde pour nourrir leur travail. Pierre Debatty, lui, voyage autrement. Depuis l’enfance, il invente des territoires, imagine des horizons et construit des paysages qui n’existent nulle part. Ou peut-être quelque part, entre un souvenir, une sensation et un désir d’ailleurs.
Je suis un voyageur immobile.
Une phrase qui pourrait, à elle seule, raconter une grande partie de son travail.
Des pays qui n’existent pas
À 19 ans, alors étudiant à La Cambre, son professeur Roger Dudant l’envoie dessiner les usines. Pierre enfourche son vélo, grimpe sur les terrils, entre dans les hangars industriels. Ce qui lui semblait au départ peu séduisant devient un territoire pictural. « J’aimais bien la rouille, le paysage vu d’une façon inattendue, le côté chaotique, les vestiges industriels, les ruines. Ça me touchait beaucoup. »
Avec le recul, il considère d’ailleurs ces premières peintures, très sombres et directement inspirées du paysage industriel, comme une étape essentielle de son parcours.
Pierre grandit dans la région de Charleroi. Enfant solitaire, il aime se réfugier dans sa chambre pour dessiner. Il invente alors des pays, leur donne une géographie, une histoire, des villes et des paysages. Des territoires imaginaires qu’il place volontiers sur des îles, quelque part dans l’Atlantique.
À la maison, les livres de voyage nourrissent cette fascination pour l’ailleurs. Plus tard, les paysages industriels de Charleroi vont profondément marquer son regard : les terrils, les usines, la rouille, les bâtiments abandonnés, les traces laissées par l’activité humaine.



Paysagiste, avant tout
Qualifier la peinture de Pierre Debatty d’abstraite serait aller un peu vite.
Lui-même préfère préciser :« Je ne me sens pas abstrait, je me sens vraiment paysagiste. »
Car derrière les gestes, les matières et les taches colorées, quelque chose résiste toujours à l’abstraction : un horizon. Il y a de l’air, de la terre, de l’eau, des rochers, des falaises, des montagnes. Mais jamais la volonté de reproduire fidèlement un lieu. Ce qui l’intéresse, c’est l’allusion.
Ses paysages ne décrivent pas. Ils suggèrent. Ils sont nourris par ce qu’il a vu, mais aussi par ce qu’il a rêvé. L’Écosse, l’Islande, la Normandie, l’Ardèche ou encore la Corse viennent rejoindre les paysages imaginaires de son enfance.
« Je ne regarde jamais de photos, je ne fais pas de croquis que j’agrandis. »
Tout passe par la mémoire.
Peindre pour respirer
Lorsqu’il parle de nature, Pierre parle rapidement d’air, de silence, d’espace.
Il se souvient notamment du nord de l’Écosse, atteint lors d’un voyage en voiture avec un ami. Plus ils remontaient, plus le paysage se vidait. Jusqu’à cette impression d’être presque seul face à l’immensité.
Ce qui lui reste ? La qualité de l’air.
Cette sensation traverse sa peinture. Elle explique peut-être ces horizons lointains, ces brumes, ces montagnes et ces espaces dans lesquels le regard peut circuler. La préoccupation environnementale est présente, mais Pierre Debatty ne cherche pas à produire une peinture militante ou démonstrative.
Il préfère laisser le paysage parler.
« Quand je suis devant ma toile vierge et que je commence une toile, ça doit me faire du bien. Je commence à créer un espace, à définir un lieu. »
Un espace dans lequel entrer. Et peut-être respirer.
Construire, détruire,
recommencer
Dans l’atelier, il n’y a pas de photographie punaisée au mur, pas de croquis préparatoire à reproduire, pas de paysage servant de modèle. Il improvise.
Parfois, quelques lignes au fusain viennent organiser la toile. Parfois, tout commence par des taches de couleur. Le paysage apparaît progressivement.
« Quand je peins, je vole. Je suis un oiseau. Je suis au-dessus des paysages. »
De là-haut surgissent des vallées, des rivières, des collines, des montagnes et surtout cette profondeur qu’il recherche constamment.
Mais rien ne se construit facilement.
Pierre travaille par couches. Il construit, déconstruit et reconstruit. Une première mise en place peut lui sembler juste, mais il refuse souvent de s’en satisfaire. Il ajoute, recouvre, perturbe, alourdit. Puis tente de retrouver ce qu’il appelle la fraîcheur et la respiration.
Un tableau peut ainsi rester plusieurs mois dans l’atelier.
Et même lorsqu’il est signé, rien ne garantit qu’il soit réellement terminé.






Plus grand que soi
Pierre aime les grands formats. Pas simplement pour leur présence, mais parce qu’ils imposent une relation physique à la peinture.
« Un petit tableau, c’est assez laborieux. Un grand, c’est gestuel, c’est un souffle. »
Certains atteignent quatre mètres. D’autres sont encore plus imposants. Pour l’Abbaye de Villers-la-Ville, il a créé des œuvres de six ou sept mètres pensées directement pour le lieu. La peinture n’est alors plus seulement une surface que l’on regarde. Elle devient un espace auquel le corps se confronte.
« J’aime bien un tableau plus grand que moi. »
Il y a quelque chose de révélateur dans cette phrase. Car malgré les contraintes de transport, d’accrochage ou simplement de manipulation, Pierre revient à ces dimensions qui permettent au geste de retrouver toute son amplitude.
Cézanne et
les autres
Ses références dessinent elles aussi un territoire. Il y a Friedrich et ses paysages romantiques, Corot, Turner, les grands espaces de la peinture américaine. Il y a les abstraits lyriques, Soulages, Franz Kline, Antoine Mortier ou encore Bram Van Velde. Mais deux noms occupent une place particulière.
Cézanne, d’abord. Pierre Debatty aime l’homme solitaire qui retourne sans cesse vers sa montagne Sainte-Victoire. Cette obsession pour un même paysage, repris encore et encore, résonne forcément chez celui qui reconnaît peindre, depuis l’enfance, toujours un peu le même territoire. Et puis Per Kirkeby, artiste danois et géologue de formation, dont les grandes peintures puisent dans le végétal, le minéral et la matière.
« Cézanne et Kirkeby, ce sont vraiment mes deux peintres de référence. »
L’un pour la construction. L’autre pour la matière et la nature. Entre les deux, Pierre trace son propre chemin.
La solitude et le partage
Peindre reste pour lui une activité profondément solitaire.
Une solitude qu’il connaît depuis l’enfance et qu’il ne considère pas nécessairement comme négative. Elle fait partie du travail.
Mais cette solitude trouve son contrepoint dans l’enseignement. Professeur depuis de nombreuses années, Pierre Debatty aime transmettre sans imposer son propre langage.
« Je ne suis pas là pour parler de moi, ni pour pousser les élèves dans mon sens. »
Objet, modèle vivant, paysage, abstraction : il préfère ouvrir des portes. Et surtout éviter de devenir ce qu’il appelle, avec humour, « un gourou ».
Enseigner l’oblige aussi à regarder autrement. À se confronter à des personnes qui commencent à peindre et qui, parfois, trouvent spontanément une liberté que l’artiste professionnel cherche pendant des années.
Une manière, dit-il, de « retomber un peu de son piédestal ».
« Le monde est tellement beau »
Que devrait ressentir quelqu’un qui entre dans un paysage de Pierre Debatty ? Sa réponse arrive presque immédiatement. « Que le monde est tellement beau. »
Derrière cette affirmation apparemment simple se trouve peut-être tout le reste.
L’enfant qui inventait des pays. Les terrils de Charleroi. Les falaises blanches de Normandie. L’air d’Écosse. Les montagnes islandaises. Les souvenirs des diapositives de son père. Cézanne tournant inlassablement autour de la Sainte-Victoire. Les grands formats dans l’atelier. Les tableaux construits, détruits puis reconstruits.
Pierre Debatty ne cherche pas à reproduire la nature. Elle est, dit-il lui-même, plus belle que n’importe quel tableau. Alors il en invente une autre. Une nature faite de souvenirs, de matière et d’imagination. Un territoire dans lequel il peut encore voyager sans partir.
Et où, depuis l’enfance, la peinture lui permet de respirer.
