Pour cette nouvelle rencontre singulière, Pepperzine met le cap sur Istanbul, direction l’atelier d’Ilker Ortaç, artiste pluridisciplinaire et indiscipliné ! Entre création complètement punk et revendications marxistes assumées, il cultive l’art du trouble, bousculant aussi bien les conventions esthétiques que les formules sociales. Auteur de plusieurs livres, photographe et vidéaste, c’est aujourd’hui le plasticien qui retient notre attention avec son projet LIMIT. À travers une série de dessins qui ébranlent et réinventent les codes du portrait, la feuille devient le théâtre des tensions et des contradictions qui traversent nos propres corps. Dans un langage visuel brut, grotesque, parfois surréaliste, Ilker Ortaç s’amuse à faire vaciller cette grande fiction collective que l’on appelle encore trop souvent la « norme ».

Ilker Ortaç

LIMIT ou l’indiscipline des corps

La crip-itude : « Ce que je produis naît de la tension entre la mémoire personnelle et la réalité sociale »

Nourri par sa propre expérience du handicap, l’artiste cherche à dépasser les récits médicaux ou dramatiques auxquels la différence est trop souvent réduite. Car si nos corps nous appartiennent, les significations qu’on leur attribue dépassent largement la sphère de l’intime : l’identité se construit perpétuellement sous le regard d’autrui, au gré des conventions collectives et des rapports de pouvoir qui orientent et parfois contraignent nos existences.

« Depuis mon enfance, j’observe les contradictions portées par les personnes et les lieux qui m’entourent. Ce que je produis naît de la tension entre la mémoire personnelle et la réalité sociale. LIMIT est venu du besoin de questionner la manière dont les corps sont regardés et ceux qui ont le pouvoir de les définir. Je cherche à rendre visibles ces frontières et à créer des issues vers leur dépassement.

J’aborde la crip-itude, le genre, la folie comme des expérience intimes, mais aussi comme des réalités façonnées par des conditions économiques et politiques. Istanbul est une ville qui nourrit cette réflexion. Elle rend possible la coexistence de vies différentes, tout en produisant de fortes pressions qui limitent l’accessibilité et la visibilité des minorités. »

En suggérant le terme anglais cripple, autrefois utilisé de manière péjorative pour désigner les personnes « estropiées » ou « infirmes », Ilker Ortaç fait écho aux crip studies, un champ d’études interdisciplinaire qui s’affirme au tournant des années 2000 et entend retourner les stigmates contre ceux qui les imposent. Dans le prolongement de cette pensée militante, l’artiste turc interroge aussi le pouvoir de sa langue quotidienne, capable d’ériger la différence en anomalie et de rendre celui qui l’incarne responsable de sa propre marginalisation : là où « engelli » est désormais couramment employé pour désigner une personne handicapée, Ilker Ortaç préfère se réapproprier « sakat », un mot sémantiquement proche de cripple, dont il revendique également la portée politique et sociale.

Ce qui dérange, ce qui attire,
ce qui rapproche

Sur le papier, le trait est épais, gras, hachuré ; il délimite un territoire où se confrontent l’intime et le collectif, la vulnérabilité et la revendication de soi. L’œuvre ne cherche pas tant à plaire qu’à rendre visible ce que nous préférons parfois ne pas regarder, mais que nous sommes tous capables de ressentir.

« LIMIT serait une odeur de métal et d’huile, avec un goût amer et intense. Il contiendrait le bruit de l’atelier, la vibration des machines et des voix humaines venues de loin. Au toucher, il serait rugueux, chaud et parfois coupant. Il pourrait déranger, tout en ayant quelque chose qui attire et rapproche. »

À la croisée des disciplines, l’artiste refuse de cloisonner les médiums : sa pratique se veut plurielle, complémentaire et mouvante. Le hasard, l’accident et l’imprévu y occupent une place à part entière, quitte à bouleverser le cours de la création. Une œuvre n’est finalement achevée que lorsqu’elle parvient à contenir ses propres tensions.

« Le dessin porte le corps et la surface, la photographie l’instant et le réel, l’écriture la pensée, et le cinéma le temps et le mouvement. Ce qui reste incomplet dans l’un peut être prolongé par l’autre. Un dessin peut devenir un texte, un texte une image, et une image un récit en mouvement. »

Jouer avec le trouble

Fidèle à son goût pour les formes indisciplinées, Ilker Ortaç ne revendique pas une esthétique de la conciliation. Ses œuvres tendent, au contraire, à provoquer le trouble, à secouer les évidences. Au-delà du handicap, ce sont aussi les questions d’identité de genre, de folie ou de violence qui entrent en jeu, dessinant un vaste espace de contestation où chacun est invité à se rapprocher de ce qui est souvent ignoré, voire complètement effacé de notre conscience collective.

« J’ai toujours voulu que le public ressente d’abord un malaise, une curiosité ou un étonnement. Il me paraît important que mes œuvres poussent le spectateur à interroger son propre regard. Dans le fond, le fait que le sens d’une œuvre reste partiellement ouvert peut offrir un espace plus fort pour que chaque personne s’en approche à partir de sa propre expérience. »

On pourrait encore tenter de ranger tout cela dans une catégorie bien définie, d’y chercher une intention unique, une explication rassurante ou quelques certitudes auxquelles se raccrocher. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel. Avec LIMIT, Ilker Ortaç nous laisse face à des images qui n’ont pas particulièrement envie de se tenir sages. Et on ne va pas leur demander de faire un effort !

Ch.D.

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