Chez Michèle Mascherpa, artiste plasticienne et enseignante installée dans le Var, l’œuvre n’est jamais tout à fait figée. Vivant, le papier se fait chair ; ses pigments traversent la matière, les mots apparaissent ou s’effacent. Le temps n’est plus un ennemi contre lequel il faudrait protéger l’œuvre, mais une composante essentielle de son existence. Entre gravure, peinture, dessin et collage, l’artiste développe un langage singulier où le texte et l’image se rencontrent sans nécessairement chercher à s’expliquer. Ses créations racontent des histoires, mais laissent à chacun la liberté d’y reconnaître quelque chose d’intime.


Michèle Mascherpa : Rendre visible l’invisible
Par ce rouge viscéral qui appelle à ce qui gronde et ce qui brûle en dedans, les fils s’entrelacent. Il y est question de corps, de mémoire, d’absence, d’attente, de vulnérabilité, mais aussi de transmission et de cette capacité qu’a l’art de nous relier à ce qui échappe à l’évidence immédiate du réel. Pour Pepperzine, nous avons pris le temps d’échanger avec Michèle Mascherpa sur son parcours, son rapport à la création et cette conviction qui traverse l’intégralité de son travail : n’est-ce pas là la fonction même de l’artiste que de rendre visible l’invisible ?




Ma priorité, c’est de raconter une histoire
Au départ, j’avais envie de faire des études de lettres parce que, au-delà de la pratique plastique, j’ai toujours voulu écrire. Finalement, j’ai fait un vrai lien entre les deux. En réalité, ce que je dis toujours de mon travail, c’est qu’il ne montre rien ; il ne fait que raconter quelque chose. Bien sûr qu’il y a un travail plastique indéniable, mais ma priorité, c’est quand même de raconter une histoire.
L’artiste le dit elle-même : les histoires ne lui appartiennent jamais tout à fait. Si ses œuvres naissent d’une démarche indéniablement personnelle, elles trouvent surtout leur résonance dans le regard de celles et ceux qui les découvrent. Chacun peut s’y reconnaître, y projeter ses souvenirs, ses émotions ou ses propres expériences. À la manière d’une musique, d’un livre ou d’un film qui nous bouleverse sans que nous sachions toujours pourquoi, l’œuvre devient alors un espace intime où circulent des sensibilités qui, jusqu’alors, ne se connaissaient pas.
C’est une histoire qui appartient un peu à chacun. Même si mon travail parle forcément un peu de moi, je sais qu’il parlera très sensiblement à quelqu’un, et c’est vraiment ce lien sensible qui m’intéresse.
Tout commence par une image : une image qui surgit, qui résonne, qui appelle à être gravée, dessinée ou collée sur le papier. Puis vient le temps de l’attente, jusqu’à ce qu’une phrase émerge à son tour, presque spontanément.
Avec Michèle Mascherpa, le texte et l’image ne cherchent pas nécessairement à se répondre. Ils existent d’abord indépendamment l’un de l’autre, comme des voisins, avant de se rencontrer dans une forme de résonance sensible et d’altérité imprévisible.
Ce n’est pas vraiment de l’écriture automatique, mais j’ai vu une interview de Marguerite Duras qui disait avoir la sensation d’écrire en étant double, comme si ses phrases étaient portées par la voix de quelqu’un d’autre. J’ai trouvé que c’était hyper beau de se dire qu’il y a des choses qui ne nous appartiennent pas, mais qui nous traversent, comme une espèce de fluide verbal. L’image, je la choisis parce qu’elle répond à une attente ; la phrase survient plus tard comme un flux.
C’est précisément ici, dans ce qui échappe au rapport entre le signifiant et le signifié, que réside toute la subtilité du travail de Michèle Mascherpa. Si la création artistique peut souvent offrir un refuge face à une société décadente, elle représente aussi une manière de s’y connecter différemment, de trouver de nouveaux liens. L’exactitude cède alors le pas à l’intuition, et l’artiste devient le vecteur entre le réel et ce qui lui échappe.


Les sens, l’intériorité
À l’expérience visuelle s’ajoute une dimension sensorielle, presque charnelle. D’abord, l’odeur : celle de l’huile de lin et des pigments appliqués au revers de la feuille. Ensuite, la texture du papier, ses taches et ses mots bruts qui, tantôt évanescents, tantôt écorchés, prennent parfois le relief des caractères en braille. Le toucher devient alors un prolongement du regard.
Dans un travail qui explore le rapport au corps, au sensible et au message amoureux, j’ai trouvé que le fait de toucher la feuille rajoutait du sensuel. Le braille introduit également une forme de mystère, un secret qui demande un effort de déchiffrement, un temps d’arrêt.
Cette tension, entre ce qui se montre et ce qui se dérobe, traverse l’ensemble de la démarche de l’artiste. Car il ne s’agit pas simplement de donner à lire ou à voir, mais de créer les conditions d’une rencontre sensible, où l’œuvre résiste à l’évidence et ne dévoile jamais facilement ce qu’elle contient. Dans le fond, n’est-ce pas l’un des enjeux essentiels de l’art : nous inviter à ralentir, à résonner, dans une société où l’accélération devient de plus en plus aliénante ?





J’ai volontairementcherché à ce que mon papier ressemble à de la chair humaine
En invitant le spectateur à toucher l’œuvre, Michèle Mascherpa l’expose aussi à une certaine vulnérabilité. Un choix assumé, qui rompt avec la conception traditionnelle et monumentale d’un art immuablement préservé du contact humain. Ici, la fragilité devient une qualité intrinsèque de la création, qui accepte de porter les traces du temps qui passe, mais aussi de ceux qui la rencontrent. Une démarche qui n’est pas sans rappeler l’altération de nos propres corps, dont l’œuvre devient un prolongement organique.
Depuis des années, j’ai volontairement cherché à ce que mon papier ressemble à de la chair humaine. Il en partage les caractéristiques, c’est-à-dire qu’il se tache, qu’il jaunit, qu’il ne résiste pas au soleil, qu’il vieillit et qu’il s’abîme avec le temps qui passe. Il y a ce lien entre gravure et tatouage, mais surtout, il y a cette notion de temps.
L’huile va finir par absorber le texte, les lettres disparaîtront, happées par le fond. L’œuvre va constamment se modifier, elle est mouvante : il fallait qu’elle reste vivante.
Ainsi, l’œuvre d’aujourd’hui ne sera plus tout à fait la même dans vingt ans, poursuivant sa propre existence, indépendamment du geste initial de l’artiste. Plus qu’un jeu de hasard, cette démarche vient inévitablement bousculer les enjeux de la conservation et soulève un véritable paradoxe : comment préserver une œuvre dont la métamorphose constitue précisément l’essence ?
J’ai eu des pièces qui ont été acquises par Beaubourg, et ces pièces-là ne sortent que tous les quatre ans. Le reste du temps, elles dorment, elles ne sont plus du tout visibles : elles sont dans un espace où il n’y a plus de lumière.
Cette ambivalence interroge notre rapport à l’art et à sa pérennité. Là où les institutions cherchent légitimement à protéger le patrimoine des effets du temps, Michèle Mascherpa fait du vieillissement de ses œuvres une composante fondamentale de leur identité. Ses créations ne vont pas s’autodétruire, elles ne sont pas véritablement éphémères, mais leur métamorphose fait intégralement partie de leur permanence.
Je sais que c’est problématique, même pour ceux qui achètent mes œuvres. Les gens se demandent s’ils sont capables d’investir de l’argent dans une œuvre qui n’est pas pérenne. Alors que ça fait partie de mon travail ! Moi, c’est ça qui m’intéresse : l’œuvre doit être pensée comme faisant partie d’une forme d’humanité. On n’est plus à l’époque de Van Gogh ou de Monet. Mon travail fait partie de moi, donc il doit suivre un cycle, qui est un cycle humain, qui vit au même rythme que moi.
Une œuvre, c’est une partie de ce qu’est un être humain
Dans une société attachée aux identités fixes, où le changement semble n’être accepté qu’à condition de représenter une forme de progrès, le vieillissement demeure une source d’inquiétude. À l’image du corps humain, dont on cherche sans cesse à retarder les marques du temps, les œuvres d’art semblent devoir échapper à toute forme d’altération. L’expression « Tu ne fais pas ton âge ! », souvent formulée comme un compliment, témoigne d’ailleurs de cette difficulté à envisager le vieillissement autrement que comme une dégradation. Mais pourquoi faudrait-il nécessairement préserver les choses de leur propre évolution ?
Je crois que les gens sont effrayés par le fait que l’art, qui est censé représenter la vie, puisse les ramener à l’idée de la mort. Mon travail d’artiste considère qu’on naît, qu’on meurt et qu’entre-temps, il y a une évolution du corps. Il y a une disparition. Mes images ne sont pas forcément morbides ; elles sont aussi positives. Je me dis toujours qu’une chose n’existe que par son contraire. Le jour, la nuit. La mort, la vie.
L’absence côtoie la présence, la mémoire glisse sur l’oubli, la fragilité dialogue avec la vitalité et la disparition participe à la transformation. Comme dans le monde organique, rien ne demeure véritablement immobile ; tout évolue, se déforme, s’assemble, se défait et laisse progressivement place à autre chose. Mais dans ce mouvement perpétuel, une chose demeure essentielle : le soin.
C’est aussi ça qui fait la qualité de l’œuvre : le fait d’en prendre soin, puisqu’elle est de l’ordre de l’humain, qu’elle fait partie de ce que nous sommes. Toutes les œuvres que j’ai chez moi, j’y fais terriblement attention parce que je me dis que, quelque part, elles sont une toute petite partie de l’existence de quelqu’un.
Une œuvre, c’est une partie de ce qu’est un être humain.
Ainsi, avec Michèle Mascherpa, certaines pièces sont assemblées à l’aide d’un simple ruban adhésif, dont la précarité fait pleinement partie du processus créatif. Loin de constituer un défaut, cette fragilité invite à une forme de délicatesse, à cette attention particulière que l’on porte aux liens qui nous unissent.
Les formats que j’utilise ne dépassent pas la taille de mon buste. Le sensible se situe dans la dimension pectorale, celle du cœur
Pour conclure cet échange, nous avons demandé à Michèle Mascherpa de revenir sur une œuvre ayant marqué un tournant dans sa pratique artistique. Avec « Être coupée en deux », tout commence par un geste d’apparence anodine : réunir deux feuilles de papier distinctes plutôt que de travailler sur une surface unique. Une rencontre, mais aussi une séparation entre deux entités qui, sans perdre leur singularité, composent désormais un même ensemble.
Cette nouvelle manière de configurer l’œuvre dans l’espace, par assemblage, ouvre naturellement la voie à une plus grande liberté dans le choix des formats. Pourtant, si l’espace de création peut désormais s’étendre, l’émotion, elle, semble trouver toute sa force dans des formats à l’échelle du corps et de ce qui se confie à voix basse.
Quand tu penses à quelque chose de sensible, c’est comme s’enfermer dans un petit secret. Quand j’étais gamine, j’avais l’habitude de me mettre sous la table, dans un endroit où il n’y avait pas de lumière, parce que je trouvais que ça éveillait chez moi quelque chose de plus sensible. Le rapport au format, pour moi, il est celui-là. Généralement, les formats que j’utilise ne dépassent pas la taille de mon buste. Le sensible se situe dans la dimension pectorale, celle du cœur. Plus c’est petit, plus on a l’impression qu’on est dans l’intime.
Enfin, si le papier demeure aujourd’hui le territoire privilégié de Michèle Mascherpa, l’artiste évoque notamment son envie d’explorer la photographie, comme une nouvelle manière, peut-être, d’interroger le corps, le temps et la mémoire. Quoi qu’il en soit, qu’elle prenne la forme d’une gravure ou d’un poème, la création semble toujours répondre à cette même nécessité : donner une présence à l’invisible, ouvrir un passage entre le connu et l’inconnu.
Charline D.

