Anna Kadzik-Bartoszewska, l’art de regarder au-delà des apparences

Il y a des rencontres qui empruntent des chemins inattendus. Celle avec Anna Kadzik-Bartoszewska nous entraîne de Cracovie aux paysages irlandais, en passant par des environnements marqués par les conflits, une Venise sacrifiée sur l’autel de la création et un croissant devenu source d’inspiration. Derrière ces anecdotes parfois savoureuses se dessine le portrait d’une artiste qui explore la mémoire, les transformations du paysage et les mystères dissimulés sous la surface des choses. Une conversation où la profondeur n’exclut jamais l’humour.

Anna Kadzik-Bartoszewska

et l’étrange pouvoir
d’un croissant

Le retour d’Anna

Il est parfois difficile de comprendre ce qui pousse un artiste à interrompre sa pratique pendant plusieurs années. Les raisons peuvent être nombreuses, mais le silence créatif ne signifie pas nécessairement que l’art a disparu.

Anna Kadzik-Bartoszewska connaît bien cette situation. Elle évoque elle-même une longue période d’« hibernation artistique », durant laquelle ses pinceaux ont laissé place à d’autres préoccupations.

Pourtant, lorsqu’on lui demande si l’art avait véritablement quitté sa vie, sa réponse est immédiate.

«Non, je ne pense pas que l’art

m’ait jamais vraiment quittée.

Mon attention était simplement

tournée vers autre chose.»

Cet « autre chose » l’a conduite vers un univers professionnel particulièrement éloigné de celui de la peinture. Pendant plusieurs années, Anna explique avoir travaillé dans le domaine de l’espace international et de la protection, dans des environnements touchés par des conflits.

Cet « autre chose » l’a conduite vers un univers professionnel particulièrement éloigné de celui de la peinture. Pendant plusieurs années, Anna explique avoir travaillé dans le domaine de l’espace international et de la protection, dans des environnements touchés par des conflits.

Elle ne détaille pas davantage ses fonctions, mais insiste sur ­l’empreinte que ces expériences ont laissée en elle. Car nous emportons avec nous ce que nous avons vécu, même lorsque nous changeons radicalement d’environnement.

Ces années n’ont donc pas été une parenthèse vide. Elles ont contribué à construire une autre manière d’observer le monde, d’interroger les situations et de comprendre les relations humaines.

Anna en parle avec une pointe d’humour :

« Je crois que, durant ces années, j’accumulais une autre

forme de matière. Pas celle que l’on trouve dans un magasin de

fournitures artistiques ! »

La formule est amusante, mais elle révèle aussi quelque chose d’essentiel dans son parcours. La matière artistique ne se limite pas aux pigments, aux toiles ou aux outils. Elle peut aussi être constituée de souvenirs, de rencontres, d’expériences et d’interrogations accumulées au fil des années.

Lorsqu’Anna retrouve finalement la peinture, elle comprend qu’elle ne reprend pas simplement une activité abandonnée. Elle revient avec une sensibilité transformée, d’autres questions et une liberté qu’elle ne possédait peut-être pas auparavant.

« Peut-être ne s’agissait-il finalement pas vraiment d’un

retour. Plutôt d’un changement d’adresse. »

Une manière élégante de rappeler que l’artiste était toujours là, même lorsqu’elle ne peignait plus.

Le croissant qui a tout changé

Les grandes décisions naissent parfois de petits riens. Pour Anna, tout commence en France, devant un croissant. Fascinée par ses couches de pâte feuilletée, elle découvre derrière cette apparente simplicité une étonnante complexité.

« Il y a cette magnifique croûte dorée, mais tellement de choses se passent en dessous. »

Une réflexion qui fait écho à sa démarche artistique : explorer les surfaces, révéler les traces invisibles et découvrir ce qui se dissimule sous les apparences.

Anna s’amuse de cette révélation inattendue :

« Cela peut sembler un peu ridicule d’attribuer un réveil

artistique à un croissant, mais c’est pourtant ce qui s’est passé.

Parfois, l’inspiration a un excellent pâtissier ! »

Ce jour-là, elle comprend qu’il est temps de retrouver la peinture. Non pour renouer avec son ancienne pratique, mais pour explorer librement de nouvelles voies, où l’expérimentation et l’incertitude deviennent des moteurs de création.

L’art sous haute surveillance

Des beaux-arts à l’architecture, en passant par la recherche en histoire de l’art, Anna a cultivé un goût pour la structure, la précision et l’analyse. Des qualités précieuses, mais parfois encombrantes lorsqu’il s’agit de créer librement.

« J’ai parfois l’impression

d’avoir tout un comité

universitaire installé dans

mon atelier. Personne ne les a

invités, mais ils continuent à se

présenter ! »

Pour échapper à cette rigueur, Anna n’hésite pas à bouleverser ses compositions. Elle construit, superpose les couches, gratte, efface et recommence. Un processus fait de doutes, de frustrations, mais aussi de découvertes inattendues.

« Les peintures deviennent la

trace de toutes ces décisions, y

compris des mauvaises. »

L’erreur devient ainsi une composante de l’œuvre, tandis que l’intuition prend progressivement le pas sur le besoin de tout maîtriser. Anna apprend à accepter l’incertitude, à changer de direction et même à sourire de ses échecs.

« J’ai aussi appris à échouer

discrètement, quand

personne ne regarde. C’est

une compétence plutôt utile,

finalement ! »

La petite fille de Cracovie

Pour comprendre l’univers d’Anna, il faut remonter à son enfance, dans les rues de Cracovie. Lors de ses promenades dans la vieille ville, elle aimait observer les fenêtres des maisons. Une table, quelques personnes occupées à cuisiner ou à discuter suffisaient à éveiller son imagination. Elle inventait des histoires et cherchait à deviner ce qui se déroulait derrière les murs.

Pas de l’espionnage, précise-t-elle avec humour. Simplement de la curiosité !

« J’étais fascinée par ce qui se

passait juste au-delà de ce que

je pouvais voir. Je crois que

cette petite fille est encore très

présente dans mon travail. »

Cette fascination pour l’invisible traverse aujourd’hui sa peinture. Une image ne raconte jamais toute l’histoire : elle suggère des souvenirs, des présences ou des récits que chacun est libre d’imaginer. Comme autrefois derrière les fenêtres de Cracovie, Anna nous invite à regarder au-delà des apparences.

L’Irlande, les paysages et le sentiment d’appartenance

Aujourd’hui installée en Irlande, Anna y a trouvé un environnement en parfaite résonance avec sa sensibilité. Les paysages, les lumières changeantes et une météo qu’elle décrit volontiers comme théâtrale nourrissent son inspiration. Ici, une journée ensoleillée peut basculer en quelques instants dans la tempête.

Son regard d’architecte cherche à comprendre les structures et les lignes du paysage. Mais à peine croit-elle les saisir que tout se transforme. Cette instabilité fascine une artiste profondément attachée aux notions de mémoire et de mouvement.

Dans ses peintures, les couches se superposent, s’effacent ou réapparaissent. Anna gratte et recouvre les surfaces comme pour retrouver les traces d’un passé enfoui.

« C’est un peu comme faire de

l’archéologie, sauf que je ne sais

jamais vraiment ce que je vais

mettre au jour. »

Mais l’Irlande représente bien davantage qu’une source d’inspiration. Après avoir vécu dans différents lieux, Anna s’est longtemps interrogée sur la notion d’appartenance. Qu’est-ce qu’un chez-soi ? Que conservons-nous des endroits que nous quittons ?

Sur cette île aux paysages mouvants, elle semble avoir trouvé une réponse. Un sentiment d’ancrage qui nourrit désormais son travail, où la mémoire des lieux dialogue avec celle de l’artiste.

Des harengs et des histoires

Anna a conservé une habitude de son enfance : imaginer des histoires à partir de fragments de vie. Aujourd’hui, ce sont parfois quelques mots entendus dans un train ou un bus qui suffisent à éveiller son imagination.

Elle les appelle ses « histoires de harengs ». Un choix pour le moins inattendu !

« J’aime assez le hareng comme

personnage : un poisson

discret, qui observe tout sans

juger. Il peut être frit, mariné

ou fermenté, selon l’endroit

où il se trouve. Un gentleman

remarquablement adaptable. »

Derrière cet humour se dessine aussi une forme d’autoportrait. Comme ce poisson, Anna a appris à s’adapter aux lieux et aux cultures, sans jamais perdre sa curiosité pour les autres.

Cette attention aux petits mouvements de la vie fait écho à ses recherches artistiques, notamment dans Stillness of Motion, où elle explore la possibilité de trouver l’immobilité au cœur du mouvement.

Et lorsqu’elle évoque sa vie en Irlande, elle conclut avec une pointe de malice :

« Je n’ai plus l’impression d’être

une visiteuse. Je suis chez moi.

Même le hareng semble s’y être

installé ! »

Trois séries, trois manières d’explorer le monde

En retrouvant la peinture, Anna découvre une liberté nouvelle. Trois séries émergent progressivement de ses recherches. Threshold explore l’archéologie, le dévoilement et les mystères enfouis sous la surface. Stillness of Motion s’intéresse au mouvement, à la physique et aux contradictions entre immobilité et transformation. Enfin, The Vestige entretient un rapport plus intime à la mémoire, à la nature et aux paysages.

Trois univers distincts, réunis par une même curiosité. Anna comprend qu’elle n’a pas à choisir une seule direction artistique.

Le jour où Anna a recyclé Venise

Parmi ses œuvres, Anna affectionne particulièrement Vestige IV – The Passage, née d’un heureux imprévu.

Un dimanche matin, prise d’une soudaine envie de peindre, elle découvre qu’il ne lui reste aucune toile et que les magasins sont fermés. Qu’à cela ne tienne ! Elle décroche une peinture de Venise réalisée en 2015, accrochée dans son salon.

« Alors, j’ai recyclé Venise ! »

Elle peint directement par-dessus et, à sa grande surprise, la nouvelle œuvre prend forme presque immédiatement. Elle la surnomme sa « peinture héroïque ».

Quelqu’un l’a même comparée à une pochette d’album de PJ Harvey. Un compliment qu’elle accepte volontiers.

Une belle illustration de sa liberté créative : rien n’est jamais figé. Même Venise n’est pas sacrée !

Un bus dans un bateau.

Anna aime découvrir les interprétations parfois surprenantes de ses peintures. Certains spectateurs aperçoivent des ponts ou des bus dans ses bateaux, d’autres une lune dans ses rochers. Là où elle perçoit le calme avant la tempête, d’autres voient beauté et sérénité.

Ces regards inattendus la fascinent. Chacun aborde une œuvre avec ses souvenirs, ses expériences et sa propre sensibilité.

« Je ne pense pas que les artistes détiennent tous les sens possibles de leurs œuvres. On

crée quelque chose, mais dès qu’une autre personne entre en

contact avec cette création, elle apporte sa propre imagination

dans la conversation. »

Anna refuse d’imposer une interprétation. Et si quelqu’un voit un bus dans l’un de ses bateaux, elle ne le contredira pas. Elle pourrait même se mettre à le chercher elle aussi !

Et demain, au-delà de la toile ?

Anna ne manque pas d’idées pour l’avenir.

Ces derniers temps, elle s’intéresse particulièrement au modelage, aux textures et aux techniques mixtes.

Elle aimerait explorer des matériaux plus tangibles, qu’elle pourrait façonner, construire et manipuler.

La sculpture l’attire, tout comme la possibilité de prolonger certaines recherches de Threshold à une échelle plus importante.

Cette envie d’aller au-delà de la surface semble s’inscrire naturellement dans la continuité de son travail.

Après avoir exploré les couches picturales, pourquoi ne pas donner à la matière une présence plus physique ?

Anna ne possède pourtant pas de plan précis.

Elle reconnaît avoir parfois davantage d’idées qu’elle ne peut en réaliser.

Mais cette incertitude lui convient.

Elle préfère conserver la possibilité de se surprendre plutôt que de déterminer à l’avance la direction de son travail.

« Après tout, si je savais déjà

à quoi allait ressembler ma

prochaine peinture, à quoi bon

la commencer ? »

Anna ! Une dernière question ?

Pour terminer notre rencontre, nous demandons à Anna quelle question elle aimerait qu’on lui pose à propos de son travail.

« Peut-être aimerais-je qu’on me demande ce que je choisis

délibérément de ne pas montrer dans mes peintures. »

Car au-delà des couleurs et des matières, il y a aussi ce qu’elle efface, recouvre ou laisse inachevé. Autant d’absences qui invitent le spectateur à imaginer sa propre histoire.

Et voilà que notre conversation nous ramène à son point de départ : le croissant !

Anna s’imagine à Antibes, au soleil, savourant un cappuccino à la vanille et un croissant. Nul besoin d’en analyser les références ou d’en décrypter les influences pour l’apprécier. Même si, avoue-t-elle, elle aimerait comprendre comment on obtient toutes ces couches de pâte feuilletée !

Et si nous regardions l’art de la même manière ? Sans chercher à tout expliquer, simplement en prenant le temps de découvrir ce qu’une œuvre éveille en nous.

« Après tout, moi, je réalise la peinture. Le spectateur, lui,

apporte l’appétit. »

Avant d’ajouter, avec son humour habituel :

« Et s’il repart avec l’envie d’enreprendre une bouchée, c’est

probablement que j’ai réussi quelque chose ! »

Un croissant, quelques harengs et des paysages irlandais… L’univers d’Anna Kadzik-Bartoszewska nous rappelle que derrière les apparences se cachent mille histoires.

Encore faut-il prendre le temps de regarder.

Je tiens à remercier chaleureusement Anna pour son accueil, sa gentillesse, sa disponibilité et son humour. Elle ne me connaissait pas et, pourtant, elle m’a ouvert les portes de son univers sans la moindre hésitation.

J’ai découvert une artiste passionnante, mais aussi une personne qui gagne à être connue et dont le travail mérite d’être découvert. J’espère sincèrement que nos chemins se croiseront un jour, en Belgique ou en Irlande. Qui sait ? Des rencontres comme celle-ci me rappellent pourquoi je fais vivre Pepperzine.

Nicolas Debuyst

Pour découvrir l’univers d’Anna Kadzik-Bartoszewska — KAAN Studio

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