Il y a des rencontres qui donnent envie de regarder sa montre autrement. Après dix-sept années loin des expositions, Delphine Vanseveren revient avec un projet consacré au temps. À EXIT11, dessins à la plume, vidéos, objets et fragments d’atelier composent un univers où se croisent sciences, philosophie, rencontres et imprévus. Une recherche commencée presque par hasard, qui raconte autant notre rapport au temps que celui d’une artiste à sa propre existence.

00:57:42,16 + T, avec Delphine
Vanseveren en

Cette réponse inattendue donne déjà une idée de la personnalité que je vais découvrir au fil de notre échange. Une femme curieuse, passionnée, impatiente, capable de s’enthousiasmer pour une découverte scientifique comme pour un accident survenu dans son atelier. Une artiste qui aime les contraintes autant qu’elle cherche à s’en libérer.

Chez Delphine, la création s’impose dès l’enfance. Alors que la majorité des petites filles jouent à la poupée, elle préfère les outils et le bricollage, dans une famille où l’art occupe déjà une place importante. Après des études de graphisme à Saint-Luc, choisies presque par hasard, elle travaille dans la publicité, un univers qu’elle quitte à quarante ans, en désaccord avec ses convictions écologiques et anticapitalistes.

Elle se tourne alors vers la mise en page de livres d’artistes, tout en poursuivant ses propres créations, souvent tard dans la nuit, entre vie professionnelle et familiale. Il faudra attendre que ses enfants prennent leur envol pour qu’elle décide, à son tour, de prendre le sien.

Aujourd’hui, à 56 ans, elle se consacre enfin pleinement à son art. Un choix financièrement difficile, mais libérateur. Après dix-sept années sans exposer, elle ne regarde pas tant le chemin parcouru que celui qui s’ouvre devant elle.

Le temps d’une rencontre

57 minutes et 42 secondes. C’est la durée de notre entretien avec Delphine Vanseveren. Un détail qui pourrait sembler anodin si l’artiste n’avait pas précisément décidé de faire du temps le cœur de son travail. Depuis près de deux ans, elle cherche à le comprendre, à le représenter et même à le mesurer. Alors, inscrire la durée de notre conversation en ouverture de cet article me semblait presque une évidence. Une manière d’entrer dans son univers en empruntant ses propres codes.

Pourtant, lorsque je lui demande de se présenter sans utiliser les mots « artiste » ou « graphiste », Delphine délaisse les considérations artistiques et philosophiques. Elle me répond, tout simplement, qu’elle est profondément gentille. Et elle tient à le revendiquer. À une époque où montrer les dents semble parfois être devenu une nécessité, elle préfère défendre cette qualité trop souvent confondue avec de la faiblesse. Elle est une force à cultiver, une manière d’être au monde. Une forme de résistance,, peut-être. Ou un bouclier.

Une chaussure, quelques dessins et une question vertigineuse

Tout commence dans un jardin. En travaillant la terre, Delphine découvre une petite chaussure d’enfant qui n’appartient pas aux siens. Qui l’a portée ? Depuis combien de temps se trouve-t-elle là ? Qu’est-il devenu ?

Quelques jours plus tard, elle retrouve des dessins réalisés avant ses dix ans, représentant un même personnage au fil des saisons. Ces deux découvertes font naître une interrogation qui deviendra le cœur de son projet : comment représenter le temps ?

Delphine se plonge alors dans la philosophie, la physique quantique et la cosmologie. Saint Augustin, Bergson, Nietzsche, Kant ou encore Stephen Hawking nourrissent ses réflexions. Elle évite cependant de se replonger et d’analyser les œuvres d’Opalka, Marten Baas… Soucieuse de préserver sa liberté de création, elle préfère laisser sa démarche évoluer naturellement, sans influences extérieures. Un parcours à l’image de son esprit « en arborescence », où chaque découverte entraîne de nouvelles questions.

Mais les lectures ne suffisent pas. Delphine veut aussi éprouver le temps physiquement. Elle choisit alors la plume, un outil paradoxal pour cette artiste qui se décrit comme hyperactive et impatiente. Chaque surface noire exige des milliers de traits, une patience considérable et parfois plusieurs dizaines d’heures de travail. La lenteur devient une expérience à part entière.

Elle prend l’habitude de chronométrer ses dessins dès que la plume se pose sur le papier, annotant chacun d’eux du temps nécessaire à sa réalisation. Mais ces heures ne tiennent compte que du temps consacré au dessin, laissant de côté les recherches et les réflexions qui l’accompagnent. Et lorsqu’elle inscrit cette durée sur l’œuvre, quelques secondes supplémentaires se sont déjà écoulées, rendant aussitôt la mesure dépassée.

Fascinée par ce paradoxe, elle pousse l’expérience jusqu’à chronométrer chaque geste de son quotidien pendant deux mois. À force de vouloir mesurer le temps, elle découvre combien celui-ci lui échappe.

Peu à peu, une autre évidence s’impose : pour poursuivre cette recherche, elle doit désormais sortir de sa propre expérience et s’intéresser à celle des autres.

00:19:36,11

Quand le temps devient
une aventure humaine

Pour enrichir sa réflexion, Delphine décide de donner la parole aux autres. Lors des vernissages à EXIT11, elle invite les visiteurs à se retrouver seuls face à une caméra pour répondre à une question : qu’est-ce que le temps pour vous ?

Sans questionnaire ni intervention de sa part, une cinquantaine de personnes se prêtent au jeu. Certaines répondent spontanément, d’autres hésitent ou découvrent qu’elles ne s’étaient jamais véritablement posé la question. Aucun témoignage ne ressemble à un autre.

Pour Delphine, cette expérience marque un tournant donnant une dimension humaine inattendue à une recherche jusque-là solitaire et intellectualisée.

Le montage des vidéos lui réserve un autre paradoxe : quelques minutes de témoignage nécessitent parfois plusieurs semaines de travail. Lorsqu’elle recroise certains participants des mois plus tard, elle a le sentiment de les connaître intimement, alors qu’ils ne l’ont rencontrée que quelques instants.

Une expérience qui lui rappelle que le temps ne se mesure pas seulement en heures ou en minutes, mais aussi à travers les liens qu’il crée.

Lorsque Benoît, rencontré à l’occasion d’un vernissage, découvre son atelier et lui propose une exposition personnelle, Delphine est d’abord enthousiaste. Puis elle réfléchit. Si son projet consiste précisément à multiplier les regards et les définitions du temps, pourquoi devrait-elle être la seule artiste à s’exprimer ?

Elle décide donc d’inviter d’autres créateurs, choisis parce qu’ils ont, parfois sans le savoir, traversé son propre « espace-temps ». Des artistes dont elle a découvert les œuvres au détour d’une exposition, sans nécessairement les rencontrer.

Leurs créations viennent rejoindre les siennes dans une scénographie pensée comme un ensemble. Certaines interventions sont précisément organisées, d’autres bénéficient d’une plus grande liberté. Delphine accepte que son projet accueille des sensibilités différentes et que les œuvres dialoguent entre elles.

Einstein nous a appris que l’espace et le temps sont intimement liés, comme deux dimensions d’une même histoire. Elle pousse alors ce concept un peu plus loin, jusqu’à faire entrer son propre atelier dans l’exposition, comme si le lieu où naissent les œuvres faisait lui aussi partie de ce qu’elles racontent.

Elle le décrit comme un cabinet de curiosités, rempli de recherches, d’objets et d’expériences, il devient une partie intégrante du parcours.

Pourtant, malgré toute cette réflexion, son travail n’a rien d’un système fermé. L’accident et l’imprévu y occupent une place essentielle.

Un cendrier tombe sur une feuille, dispersant des mégots. Delphine observe le résultat, le trouve visuellement intéressant et décide de fixer les éléments exactement là où ils sont tombés. Une plaque de balsa achetée pour un autre projet devient, presque par hasard, un nouveau support de dessin. La plume accroche les rainures du bois et refuse parfois de suivre la direction imposée par la main.

Ces accidents ne sont pas des erreurs à corriger,
mais des possibilités à explorer.

Delphine aime également s’imposer des contraintes. Selon elle, les règles obligent la créativité à emprunter des chemins inattendus. Une manière de cadrer les choses pour mieux découvrir ce qui peut surgir à l’intérieur du cadre.

Mais un événement beaucoup moins anodin va bientôt faire basculer son travail dans une direction qu’elle n’avait pas envisagée.

Le temps de la colère, le temps de la poésie

Delphine travaille alors sur un dessin représentant un cerveau. Elle explore une nouvelle interrogation : le temps serait-il lié à la conscience ? Que devient notre rapport au temps lorsque nous ne sommes plus là pour le percevoir ?

Puis survient une canicule.

Dans sa maison mal isolée, la température atteint 37 degrés au rez-de-chaussée, davantage encore à l’étage. L’air devient presque palpable. Ses mains collent au papier, l’encre réagit mal. Pendant plusieurs semaines, travailler devient pratiquement impossible.

Cet arrêt forcé fait remonter une colère longtemps restée en dehors de son travail artistique.

Depuis toujours, Delphine se sent concernée par les questions écologiques et politiques. Elle en parle avec ses proches, s’emporte, argumente. Pourtant, elle n’avait jamais véritablement songé à traduire cet engagement dans ses œuvres.

La canicule change les choses.

Le cerveau qu’elle dessinait se transforme. Des mots apparaissent. La colère s’invite dans l’image, nourrie par ses lectures sur les conséquences de la chaleur pour les humains, les animaux et le vivant.

Ce qui devait être une réflexion sur la conscience devient aussi un espace de résistance.

Delphine découvre qu’elle peut faire entrer ses convictions dans sa pratique sans renoncer à sa liberté artistique.

Et cette nouvelle dimension de son travail, elle n’envisage plus de l’abandonner.

Pourtant, face à une démarche aussi dense, nourrie de sciences, de philosophie, de chronométrages et désormais de préoccupations politiques, c’est un mot bien différent qui revient chez les visiteurs de l’exposition.

La poésie.

Delphine ne cache pas combien cette réaction la touche. Elle craignait que ses recherches et son passé de graphiste, perceptible dans la précision des cadrages et des compositions, donnent à son travail une certaine rigidité. Or les visiteurs semblent d’abord entrer dans les images par l’émotion.

Ils ressentent avant de chercher à comprendre.

Et c’est précisément ce qu’elle espérait.

Delphine ne souhaite pas imposer une interprétation unique. Elle préfère laisser chacun construire son propre rapport aux œuvres, quitte à y découvrir des significations qu’elle n’avait jamais imaginées.

Son accumulation de chaussures en est un exemple. Plusieurs visiteurs y ont spontanément associé les images des camps de concentration. Une lecture qui ne faisait pas partie de son intention initiale, mais qu’elle accueille comme une dimension supplémentaire de son travail.

Une œuvre peut donc échapper à son créateur. Elle continue de vivre dans le regard des autres, de se transformer au contact de leurs souvenirs et de leur histoire.

Reste alors une question, presque ironique pour une artiste qui travaille sur le temps : à quel moment une œuvre est-elle terminée ?

Delphine se souvient d’un cours de croquis durant lequel un professeur s’était enthousiasmé devant son dessin. Dix minutes plus tard, il était revenu et lui avait reproché d’avoir continué. En ajoutant trop de détails, elle avait fait disparaître ce qui rendait le travail vivant.

La leçon est restée. Aujourd’hui, lorsqu’elle commence à se demander si ce qu’elle s’apprête à ajouter est réellement nécessaire, elle sait qu’il est temps de s’arrêter.

Mais si une œuvre peut être terminée, le projet qui l’a fait naître, lui, continue d’évoluer.

Après un an et demi de recherches, Delphine estime n’en être qu’à la genèse de son exploration. Les témoignages recueillis, les lectures et les rencontres ont ouvert de nouvelles pistes. Elle aimerait découvrir d’autres médiums, notamment la gravure et la céramique, et espère que son exposition pourra voyager et se transformer au fil de nouvelles présentations.

Lorsque je lui demande ce qu’elle ferait si elle disposait d’une année entière sans contrainte de temps, d’argent ou de lieu, Delphine me répond qu’elle partirait voyager pour faire du Land Art. Créer des œuvres dans la nature, les laisser évoluer, se transformer et peut-être disparaître, au gré du temps.

Et je repense alors à cette petite chaussure d’enfant découverte dans son jardin. Un objet abandonné, transformé par les années, dont personne ne connaît plus vraiment l’histoire. Après tout, cette vieille chaussure n’était-elle pas déjà, à sa manière, une forme involontaire de Land Art ?

Chez Delphine Vanseveren, le temps semble toujours avoir une nouvelle histoire à raconter.

Nico.

Vous voulez en voir plus…

PepperZine

Magazine dédié aux artistes émergents et autodidactes.

Contact

pepper@pepperzine.be

+32 (0)473 55 23 26

© 2025. All rights reserved.